Paul Lintier "Avec une batterie de 75, ma pièce"

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Paul Lintier "Avec une batterie de 75, ma pièce"

portrait Paul Lintier

Qui est Paul Lintier ?

Paul Lintier est né le 13 mai 1893 à Mayenne. Fils du maire de la commune, il fait des études de droit à Lyon où une rue porte désormais son nom, près de la place Bellecour, dans le 2e arrondissement. Il entame un parcours prometteur d’écrivain et de critique d’art, en publiant une étude, en 1913, consacrée au peintre Adrien Bas. Il a 21 ans lorsque la guerre éclate. Il sert dans l’artillerie où il s’est engagé un an plus tôt, au 44e régiment d’artillerie de campagne au Mans. Servant du fameux canon de 75, il rédige, sur le vif, des notes qui donneront lieu à la publication de deux ouvrages, Avec une batterie de 75, Ma pièce, publié en 1916 et Le tube 1233, publié en 1917.

Paul Lintier est tué sur le front, le 15 mars 1916, en Meurthe-et-Moselle, par un obus qui atteignit la casemate où se trouvait son canon. Son témoignage, malgré de réelles qualités littéraires, est resté confidentiel comme beaucoup d’autres, n’ayant pas connu le succès des œuvres de Dorgelès, Barbusse ou Genevoix.

Pourtant, Avec une batterie de 75, Ma pièce fut présenté pour le prix Goncourt en 1916, en concurrence directe avec Sous Verdun de Maurice Genevoix, avec Le Feu d’Henri Barbusse à qui revint le prix. Ses deux ouvrages de guerre ont retenu très favorablement l’attention de Jean-Norton Cru qui fut le premier, dès la fin des années 1920 à proposer une analyse critique des écrits des combattants. Celui-ci estime, en effet qu’il est « l’un des trois ou quatre meilleurs auteurs de livres de guerre ». Aujourd’hui, ces deux titres groupés font l’objet d’une réédition aux éditions Bernard Giovanangéli. Cette dernière est agrémentée d’une préface et de notes de Dominique Rhéty et présente des documents annexes ainsi que des nouvelles écrites par Paul Lintier. 

Contexte de lextrait

Paul LintierL'extrait, présenté ci-dessous, correspond aux toutes premières pages de ces « souvenirs d’un canonnier ». Elles en constituent la première partie intitulée « La mobilisation ». Le livre sort au printemps 1916, quelques jours après la mort de son auteur. Ses pairs reconnaissent à Paul Lintier de réelles qualités littéraires puisque son livre a été couronné par le prix Montyon de l’Académie française. Une préface introduit le témoignage transmis par Paul Lintier. Elle est signée par Edmond Haraucourt. En voici quelques extraits :

"Aucune littérature, ni fiction, ni éloquence, ni lyrisme mais un perpétuel accent de vérité, une simplicité grandiose (p.III)

Extraordinaire alliance de jeunesse et de maturité […], l’émotion de l’adolescent nous gagne d’autant plus que l’écrivain n’a recouru à aucun artifice pour nous la suggérer (p. VIII)

Au cours des événements d’août et de septembre, le soldat avait jeté sur son carnet, au jour le jour, et même d’heure en heure, des notes : c’est l’apport du poète. Au cours de sa convalescence, le blessé censure ses documents, et il les met au point, c’est le rôle de l’artiste. (p. VIII)"

Vérité, simplicité, refus des artifices : ce sont des qualités qui font les témoignages sincères et, par conséquent, les plus réussis et les plus fiables. Toutefois, en décrivant les deux temps de l’élaboration de l’ouvrage, le préfacier, faisant valoir son point de vue d’homme de lettres, introduit une dimension qui se devine dans le contenu de Ma pièce. Paul Lintier a remanié le premier jet de ses notes prises sur le vif, profitant d’un séjour à l’hôpital occasionné par une grave blessure. S’il en a amélioré la forme, ce qui est parfaitement plausible, tout laisse à croire qu’il en a conservé le sens initial. Ainsi, le mot « censure » est employé dans la préface avec un sens exagéré dans la mesure où Paul Lintier n’a vraisemblablement pas amputé son récit des aspects qui permettent, justement, de déceler une expression libre, un témoignage ne dissimulant pas les doutes, les étonnements, les impatiences d’un jeune homme cueilli par la mobilisation.

Paul Lintier choisit de lancer son récit le jour de l’annonce de la mobilisation ; son texte est imprégné des incertitudes qui préparent l’avènement d’une période ouverte sur l’inconnu. L’auteur s’exprime volontiers à la première personne du pluriel : il est inscrit avec les autres dans un mouvement d’ébranlement un peu étiré dans le temps, guetté et inévitable. Nous sommes au Mans, la ville est pareille à une ruche en activité. Le 44e régiment d’artillerie où sert Paul Lintier déborde du périmètre de la caserne qui le contient habituellement. Chacun semble connaître le rôle qui lui est assigné. Le processus de la mobilisation concentre en ville du matériel, des hommes et des animaux qui doivent patienter. Paul Lintier, alors sous les drapeaux, n’est pas pris au dépourvu, mais il est un spectateur intrigué éprouvant le besoin d’un certain recul pour prendre la mesure de ce qui se joue, pour réaliser que se présente ce jour qu’on attendait sans y croire, avant de se mettre en mouvement pour l’inconnu.

Commentaire de lextrait

L’auteur accorde à cette période charnière de la mobilisation un chapitre de 26 pages. C’est considérable. Cela correspond à la précision et à la bienveillance du regard qu’il porte sur ses compagnons. Son récit est nourri, en effet, de l’attention qu’il témoigne à son entourage. Sa description de ces journées d’incertitude s’incarne dans de courts instantanés qui meublent l’attente d’une annonce. Les soldats la vivent comme un compte à rebours qui débouche sur une épreuve dont ils espèrent bonne fortune.

Dialogues et saynètes

Paul Lintier se fait connaître du lecteur par des dialogues ou des saynètes qui permettent de cerner la personnalité et l’état d’esprit de ses compagnons de caserne. Puisque le passage au pied de guerre fait sortir le régiment de l’isolement ordinaire de son casernement, nous profitons de descriptions des manifestations des civils accompagnant les réservistes, inquiets du sort d’une connaissance ou simples curieux. L’allégresse n’est pas de mise. Paul Lintier s’attarde à plusieurs reprises sur sa perception des liens affectifs, des habitudes familiales qu’il voit douloureusement interrompues et menacées par cette cassure du quotidien. Il est très discret sur ses propres sentiments et ses attaches personnelles. Ce parti pris épargne au lecteur une forme d’apitoiement, tout en entretenant une curiosité vis-à-vis de la personnalité de l’auteur. On n’a pas envie de le plaindre, mais plutôt de l’écouter.

Tempérance et lucidité

Sous les drapeaux depuis des mois, Paul Lintier connaît bien les hommes et l’organisation militaire qu’il dépeint. Cette proximité apporte à son point de vue de la tempérance et une forme de lucidité, comme il s’en explique. Il sait leurs motivations et leurs défauts, il a compris déjà comment composer avec. Son immersion dans la vie militaire n’est pas vécue à contrecœur : il décrit l’ordre forgé par l’habitude, l’esprit d’équipe et une ambiance paternaliste. Ainsi la troupe joue-t-elle le jeu de cette course tranquille à la guerre, confiante, satisfaite de quitter la routine pour l’action, apparemment consentante pour entrer dans l’inconnu sans mettre en débat la question des risques encourus.

Travaillé par ces questions, Paul Lintier a l’honnêteté et l’humilité de ne pas placer sa clairvoyance au-dessus de celle de ses compagnons. Au contraire, il nous parle de son « métier » d’artilleur avec une affection et une modestie assumées. Le lecteur lui est reconnaissant d’expliquer naturellement des aspects techniques et de l’ordinaire qui échappent autrement aux non-initiés : comment est constituée et s’organise une batterie de 75, comment se côtoient hommes et chevaux, autour de quels principes tourne la vie d’un régiment. Le choix de Ma pièce comme titre pour retracer son parcours indique bien son désir de ne pas accaparer le premier plan et de se situer comme un exécutant parmi d’autres.

« Je veux noter au jour le jour »

À plusieurs reprises, Paul Lintier se met en scène en train de rédiger ses notes. Il profite du vide de l’attente. Il a tout loisir de le consacrer aussi à l’observation de son environnement. Ce qu’il note le 3 août est sa profession de foi de témoin : « Je veux noter, au jour le jour, la fable comme l’histoire. Aussi bien ne suis-je pas à cette heure en état de discerner le vrai ou le faux. »

Noter au jour le jour, tout ce qui constitue le neuf de la journée. Quitte à transcrire une contrevérité. Fixer cette matière brute pour l’utiliser rétrospectivement, pour témoigner que l’expérience du soldat se compose de ce qu’il a vécu dans sa chair et de ce qui l’a nourri mentalement : les fausses nouvelles, les rumeurs, les confidences des copains, les nouvelles du courrier… Ce n’est pas viser à la clarté et au discernement scientifique vers lesquels tend le travail de l’historien. C’est une posture de témoin qui ne peut que recueillir l’assentiment de Jean-Norton Cru qui formule cette remarque:

« Il y a des carnets faits de notations brèves, presque inintelligibles, sortes de mémentos d’impressions et de faits, tout justes suffisants pour que l’auteur se comprenne lui-même lorsqu’il se rédigera plus tard. C’est le livre de guerre à l’état embryonnaire, presque sans valeur tant qu’il n’est pas définitivement composé pour la publication. Il y a aussi le carnet où les notes journalières sont rédigées du premier coup et trouvent sur le champ une expression définitive.

Tel est le cas du second livre de Lintier [Le tube 1233] fait de notes trouvées sur son corps et où l’auteur a atteint une forme littéraire admirable qui donne leur pleine valeur aux impressions spontanées. Si Lintier eût survécu, s’il eût remanié ses notes, il n’aurait pu que les affaiblir par un renforcement des effets littéraires et c’est probablement ce qu’il a fait pour son premier livre [« Ma pièce », en l’occurrence]. »

Jean-Norton Cru, Témoins, 1929, p. 190.

Appréciation nuançable. Certes, Paul Lintier, grièvement blessé, a pu arranger ses notes pendant son hospitalisation, mais sa façon d’écrire n’est pas dénaturée par l’emploi d’effets littéraires. Il ne s’est pas interdit quelques passages superbement poétiques qui trouvent absolument leur place dans une plage de répit où le jeune homme a conscience qu’il faut « garder les yeux grands ouverts », ne sachant pas ce que lui réservent les prochains jours. On ne repère pas davantage, dans son texte, d’informations anachroniques, pas plus qu’on ne perçoit dans son récit les traces d’omniscience ou l’assurance rétrospective d’un témoin qui présenterait la période avec le recul de quelqu’un qui la restituerait après l’avoir vécue.

Comment, aux yeux du témoin, est vécue lannonce de la mobilisation ?

Couverture

Déjà, l’artilleur Lintier a établi une séparation entre soldats et civils représentés surtout par une présence féminine qui se projette dans la sombre prévision d’une séparation douloureuse. Ce sont les femmes de l’entrée en guerre, disponibles au chagrin et à l’observation presque fascinée du formidable mouvement que génère la mobilisation.  « Mais que tous ces sourires de femmes sont tristes et navrés ! » écrit Paul Lintier au moment de la séparation. Les soldats immatures et tout à l’exécution d’un plan où ils espèrent jouer un rôle avantageux, marchent. L’ennui domine avant le grand « roulement ». On affûte naïvement les sabres, on déambule, on observe. Une fois l’annonce de la mobilisation puis la déclaration de guerre par l’Allemagne sues (avec un décalage de deux jours !), Paul Lintier lâche cette phrase : « Et puis, jamais heure a-t-elle été plus favorable à la revanche ? » . C’est presque un trait d’ironie. En tout cas, le mot de « revanche » détonne formidablement avec la bonhomie des futurs combattants impatientés. Le soleil estival et l’insouciance masquent un horizon de désillusions. L’annonce incertaine de pertes humaines dues aux premiers affrontements n’éveille guère les consciences ; elle n’a pas encore de sens, sans doute, pour les soldats profanes qu’ils sont. Les grandes manœuvres diplomatiques sont davantage prises en compte et pour accompagner un élan vers la confrontation : « L’Angleterre marche avec nous. »

Sur le plan pédagogique, ce texte est une aubaine pour étudier un point de vue sur la mobilisation. La sobriété d’écriture, associée à la richesse d’observation, rend le récit parfaitement éloquent et accessible. Les aspects dominants et les détails authentiques que les études historiques relient à ces journées sont tous traités : l’afflux des réservistes, les préparatifs du départ en campagne, l’utilisation des territoriaux, les réquisitions, les grands mouvements ferroviaires, l’absence d’informations fiables sur la situation militaire aux frontières. Il manque seulement une occasion pour évoquer l’établissement de la censure de la presse dans le contexte de mise en place de l’état de siège.

Il semble inenvisageable d’aborder l’étude de ce témoignage en sélectionnant seulement des extraits. La longueur du texte participe de l’effet d’étirement temporel qui caractérise la phase de lancement de la mobilisation. La grande tenue littéraire de ces 26 pages encourage à tout lire, chacun des paragraphes a son importance puisque l’auteur a fait le choix de consacrer à la mobilisation un volume de texte qui n’est pas fréquent dans les autres témoignages de soldats...

Il est fort instructif de confronter le récit subjectif de la période de la mobilisation que nous propose Paul Lintier avec celui qui figure dans l’historique régimentaire de son régiment, le 44e régiment d’artillerie de campagne (RAC). Il ressort de la comparaison que, malgré sa rédaction postérieure à la fin de la Première Guerre mondiale, l’historique régimentaire, écrit comme un récit épique, a conservé un ton enjoué et cocardier qui détonne avec le témoignage de Paul Lintier. C’est face à de telles falsifications a priori plutôt insignifiantes que s’élevèrent les voix de combattants comme Jean-Norton Cru. Ces derniers considéraient, en effet, que cette manière de travestir les aspects morbides et destructeurs de la guerre avait abusé leur génération comme les précédentes, qu’elle rendait possible la perpétuation de ce fléau, qu’à ce titre, elle devait être dénoncée et s’effacer au profit du réalisme et de la sincérité des témoignages écrits par ceux qui avaient subi le feu.

intérieur

« Je cherche seulement, dans ces feuilles écrites en hâte, à restituer ce qui concourt à créer l’état d’esprit d’un soldat, perdu dans la foule des soldats. En ce sens, fable ou vérité, c’est tout un.

Plus tard seulement, si ce carnet ne descend pas avec moi dans le « trou », quelque part là-bas, ces notes pourront peut-être servir à une histoire de la légende. Une histoire de la légende : c’est un monde ! »

Paul Lintier, Ma pièce

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